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Blogs > Christian Lagarde > L’universel est relatif, le relatif non plus


Vendredi 1.5.2009. 21:00h

L’universel est relatif, le relatif non plus

La théorisation crée des failles infranchissables là où en réalité il y a des complémentarités et des passages. L’universalisme et le relativisme n’échappent pas à la règle.
"La tour de Babel", Pieter Brueghel l'Ancien, 1563

La recherche ou la construction de dénominateurs communs que propose l’universel répond au besoin d’échange et de communication à l’échelle de l’humanité tout entière. L’affirmation de la singularité que pose le relatif correspond à l’un des deux versants de l’identité, la proclamation de sa différence afin de ne pas se trouver dilué dans un Grand-Tout anonyme et magmatique. Le géographe Jean Gottmann, d’origine ukrainienne, parlerait d’un côté de « circulation », de l’autre d’« iconographie ». L’irrépressible nécessité démarcative de l’« iconographie » se base selon lui sur un ensemble hétéroclite, et cohérent, de symboles élevées par l’individu, et le plus souvent parce qu’ils ont pour effet d’assurer leur cohésion, par les communautés, au rang du sacré. Cela engendre des comportements du style : « Touche pas à mon icône », sinon, gare au conflit, y compris sous forme destructrice, de la guerre sainte aux guerres entre états en passant par le hooliganisme sportif ou les bagarres entre bandes de quartiers. Le combat, sous n’importe quel prétexte et n’importe quelle forme, est la meilleure preuve d’existence : « Je cogne, donc je suis ».

Derrière l’universel, la domination

La proclamation des vertus de l’universel cache trop souvent le rapport de domination. Quelles valeurs prétend-on rendre universelles sinon celles de ceux qui sont en situation de les imposer aux autres ? L’universalisme des Lumières, avec la promotion des droits individuels au détriment des collectifs est, pour un Occidental, indiscutablement « globalement positive », face à la prééminence de droits collectifs, traditionnels ou coutumiers, qui cachent eux aussi des rapports de force, mêlant théocraties, castes, et machisme. Aujourd’hui, en Afrique, en Amérique latine, aux Proche, Moyen et Extrême-Orient, la rupture avec un Occident imposé par la colonisation refait surface, comme lors de conférence mondiale sur le racisme « Durban II » d’avril 2009. Il est d’autant plus difficile et délicat de trancher que ces sociétés sont écartelées entre l’acceptation d’un métissage subi et la tentation d’un retour un peu chimérique à un « avant », à la fois purifié de ces influences et décalé par rapport à l’état actuel du monde.

Pourquoi se couper des autres ?

Si l’universalisme s’est révélé, même avec les meilleures intentions du monde, une mise sous le boisseau de la diversité ou de la pluralité de l’humanité, la recherche effrénée du relatif instaure dans le réel de la complexité sociale une coupure dont la radicalité est propice à bien des dérives, entre autre celle du nettoyage ethnique. Jusqu’où peut-on être entre soi (entre « mêmes ») ? Sur quels critères alors s’appuyer : ethnie, religion, culture, langue ? Jusqu’à quelle génération devrait-on les partager pour bénéficier d’un droit d’accès incontesté au groupe ? Qui fixe les termes et régule les flux ? On pourrait dérouler tout le spectre pervers, de la pureté de sang et la forme des crânes à la stricte observance religieuse et à ses prolongements juridiques, au nom d’un droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ô combien légitime dans son principe, mais si aisément propice à la perversion. La solution est un entre-deux : universalisme et relativisme fonctionnent de pair et sont légitimes. Tout pouvoir ne peut se concevoir sans contre-pouvoir : le particulier sans le général, et donc les particularismes sans régulation supérieure, l’universel sans de larges concessions à la proximité. Ce fonctionnement a un prix : celui, matériel, d’investissements financiers non apparemment rentables, et celui d’un équilibre selon lequel la rationalité tempérerait les passions et les croyances. En fait, comme l’a admirablement montré Tzvetan Todorov, français d’origine bulgare, il y a 20 ans déjà dans Nous et les Autres, le véritable esprit des Lumières – hélas détourné de ses orientations originelles – est une bonne voie, celle qui respecte le « bon sauvage » tout en l’ouvrant en partage à d’autres savoirs (à la seule condition, bien sûr, du vice-versa), celle qui met toutes les icônes en circulation.



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